Memorex, un roman refusé. On oublie ce dont on veut se souvenir, on se souvient de ce que l’on veut oublier
MEMOREX
J’avais retrouvé le docteur Manzarek dans un after du nord-est de Londres. Je l’avais connu à la Havane, la ville que j’avais choisie pour en finir avec un antidépresseur que je prenais depuis l’éclatement de la bulle spéculative (Messier est toujours un homme à abattre).
- Alors ? me dit-il, découvrant des dents jaunes d’Anglais nourri à la bière. Votre dernier livre a micro marché, votre compte en banque est nettoyé, et vous avez décidé d’essayer mon Mémorex.
Nous étions allongés sur des coussins. Une fille avec des bracelets d’argent aux chevilles nous apporta des spices cakes et des baklavas aussi lourdes que des sacs de ciment.
- C’est plus complexe, avouai-je.
Manzarek, qui portait un costume un peu fané pour faire genre, diagnostiqua :
- Votre préoccupation constante du système et de ses dérives trahit un esprit émotif et inquiet, Lagalspeare. Mémorex est le traitement spécifique de ce type de désarroi.
Il se roula un joint, il en fumait une demi-douzaine par nuit, l’alluma et me le tendit. Je m’emplis les poumons de fumée que je gardai le plus longtemps possible. Je la relâchai par petits coups. La tête me tournait. Devant moi, accrochée au mur, se trouvait une reproduction soigneusement encadrée d’un portrait de Bob Marley par Andy Warhol. Autour de nous une cinquantaine de personnes fumaient et buvaient du thé à la menthe dans de la porcelaine chinoise.
- Qu’est devenue la jeune femme dont vous me parliez à Cuba ? Vous aviez des projets avec elle, il me semble ? me demanda Manzarek.
Je récupérai le joint pour stopper la crise que je sentais venir. Je tirai plusieurs bouffées, heureux de voir que la fumée ne me trahissait pas. Je n’allais pas me mettre à crier ; j’énoncerais les faits sans en déterminer les causes, bien que tout me parut invraisemblable.
- Elle est enceinte, dis-je calmement.
Il me donna une bourrade.
- Excellent ! Ce n’est peut-être pas le moment d’effacer vos souvenirs.
Dans un éclair de lucidité je lui demandai :
- Je croyais que le Mémorex était sélectif ?
- Il l’est, ne vous inquiétez pas. C’est plutôt une bonne nouvelle que vous m’apprenez, non ?
- Pas vraiment. Elle s’est fait engrosser par son mari quand j’étais à Cuba.
Là, je l’avais surpris. Le souvenir surgissait, aussi obsessionnel qu’un tranchant de scalpel. Madeline, l’étape finale de ma ruine, vivait dans la même ville de Floride que moi. C’était une Canadienne aux yeux de velours, aux fesses douillettes et aux jambes gracieuses, mariée à un texan qui portait un nom de con : il s’appelait Blair. J’avais eu des rêves, l’espoir d’une nouvelle vie ; Madeline était une pommade romanesque contre l’amertume d’avoir à remonter le contre-courant de l’existence.
La nouvelle de sa grossesse m’avait bouleversé. J’éprouvais de la colère, une jalousie mesquine… J’arrêtai d’égrener mon chapelet et refoulai ces pensées importunes.
- Mon pauvre ami, c’est pire que le naufrage du Titanic, s’inquiéta Manzarek, manquant de s’étouffer de rire.
- Ne plaisantez pas, dis-je.
- Excusez-moi. Ce sont les nerfs. Cela arrive aux meilleurs savants.
J’attendis qu’il se calme pour lui demander en agitant le prospectus qu’il m’avait adressé :
- Si j’ai bien compris, vous pouvez effacer de mon esprit ce que je veux et conserver le reste ?
- Tout à fait, dit-il en m’observant avec sollicitude. Mon Mémorex agit sélectivement sur les neuromolécules qui forment la mémoire. Vous savez que j’ai failli obtenir le Nobel en prouvant qu’elle n’était pas, comme on le pensait, délocalisée ; une théorie erronée à laquelle d’ailleurs je n’ai jamais cru, même enfant. J’ai toujours su qu’un jour ou l’autre ces vanités ténébreuses comme je les nomme, finiraient sur le bûcher. J’ai déclenché l’anathème, on parle de spéculation systématique, d’un nouvel âge des ténèbres, et mes hypothèses ne sont que de la bouillie pour bébés abêtis. A propos, savez-vous pourquoi le Nobel m’a été refusé ?
Je secouai la tête.
- Mes travaux, mon cher, dérangent de puissants laboratoires dont les profits sont un multiple de la consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques. Le troupeau est friand des distillats dispensateurs d’oubli.
A suivre, si ça intéresse…

