N’Y VAS PAS ! Premier Chapitre
Il est après Marina comme une bête malfaisante, avait dit Jeanne à Mornand.
Le grand flic venu de Paris l’avait crue sans poser de questions, sans mettre en doute l’histoire effarante qu’elle lui avait confiée d’une voix terrorisée.
« Par précaution, vous allez vous installer avec votre fille dans un hôtel du centre ville », lui avait-il conseillé.
C’était leur dernière nuit dans cette maison.
Mandalay !
Depuis un moment, le nom tournait dans la tête de Jeanne sans qu’elle en comprenne la raison.
Pourquoi revenait-il sans cesse, elle n’était jamais allée à Mandalay !
On racontait que Bouddha s’y était rendu et qu’il avait accepté d’y laisser son image. Cinq sculptures de lui avait été faites durant son existence, deux se trouvaient en Inde, deux reposaient au paradis, et la cinquième, de la main même du Seigneur des Dieux disait on, était à Mandalay.
Mandalay !
La ville apparut. Elle semblait écrasée sous un ciel de cendre, et dans les rues désertes un soleil brumeux se répandait comme une coulée de cuivre liquide.
Au bout d’une allée qui se perdait par instants, Jeanne se vit entrer dans un temple isolé, un sanctuaire d’ombres et de silence où le jour s’infiltrait en rayons obliques. Le souffle des lieux, une exhalaison de bois brûlé et de fleurs fanées, lui donna le vertige, et elle fut prise d’un frisson en découvrant l’immense statue d’or qui se dressait devant elle. Elle l’effleura timidement, du bout des doigts, comme s’il s’agissait d’une créature ensorcelée, puis elle leva les yeux.
Le regard du bouddha était fixé sur elle. Un regard insolite, vide de brume et d’absence, mais empli d’une tristesse surnaturelle : elle suintait goute à goutte sur le masque impassible.
Jeanne demeura pétrifiée : Maha Muni, le Grand Sage, la contemplait en pleurant.
Elle avait entendu parler de miracles, de statues de la Vierge versant des larmes, lu des témoignages contradictoires à ce sujet, mais à sa connaissance, personne, jamais, n’avait fait état d’une sculpture de bouddha capable de pleurer.
Sur qui pleurait-il ? Sur le monde, lui-même… ou sur elle ?
La scène, Jeanne mit quelques secondes à le deviner, n’avait aucune réalité. Elle n’existait que dans son esprit ; une construction élaborée à son insu, au plus profond de l’inconscient.
Un rêve !
L’explication la terrifia. Elle s’était endormie, alors que le sommeil, elle le savait, signifiait la mort.
La mort de Marina, et par contrecoup la sienne !
Un froid mordant envahit ses membres. Le temple et la statue s’effacèrent. Jeanne n’était plus à Mandalay, elle se retrouvait sur la colline, dans la maison en bordure du bois où elle vivait depuis trois mois. Sa dernière nuit dans cette villa qui surplombait le lac de Nantua. Tout autour, les montagnes formaient une muraille mystérieuse, la brise agitait les bouleaux, soulevant le dessous pâle des feuilles. Plus bas, les eaux se hérissaient en vaguelettes ; elles défilaient, pareilles à une armada de fantômes.
Un nuage invisible passa devant le lune et s’y arrêta comme une main sombre. Un cri voulut s’échapper des lèvres de Jeanne, mais elles demeurèrent collées.
Comment avait-elle pu s’endormir !
La Dexédrine la tenait éveillée jusqu’au lever du jour ; depuis plusieurs semaines, elle montait la garde de peur que…
Ce soir elle s’était endormie, malgré les cachets.
Pourquoi ?
Une torpeur nauséeuse l’engluait, lui donnant l’illusion de se débattre au sein de sables mouvants ; une gangue dont elle n’arrivait pas à se défaire l’aspirait.
Elle devait ouvrir les yeux !
Ses paupières pesaient d’un poids de plomb. Que lui arrivait-il ?
La panique la submergea et une étreinte de glace lui écrasa le cœur. Il s’était introduit clandestinement dans la maison pour remplacer la Dexédrine par un somnifère !
Incapable d’articuler la moindre pensée réfléchie, un spasme au fond de la gorge, Jeanne se sentit étouffer.
Soudain, elle capta un bruit. Tout près. Un crissement métallique…
et le silence.
Un souffle humide balaya ses bras, son cou, son visage… l’une des baies vitrées…
Une certitude fulgurante lui traversa l’esprit : un intrus venait de pénétrer dans le salon !
Marina !
Sa fille dormait seule dans une chambre au premier étage. Il n’y avait pas une seconde à perdre, Jeanne devait ouvrir les yeux.
Brusquement, dans un éclair de lucidité, elle réalisa que l’alarme ne s’était pas déclenchée. Elle était seule à connaître le code, et elle le changeait tous les deux jours par mesure de sécurité.
Dieu merci, personne ne s’était introduit dans la villa, elle continuait à tourner à l’aveuglette dans ce cauchemar, impuissante à s’en arracher complètement. Il lui suffisait d’ouvrir les yeux et tout reprendrait sa place.
Le spasme dans sa gorge se dénoua, la crise d’apnée s’estompa. Jeanne respira plus librement. Elle s’était endormie, mais pas durant la nuit comme elle l’appréhendait. On était au milieu de l’après-midi, Marina se trouvait à l’école, et la Dexédrine n’était pas une drogue inoffensive, c’était une amphétamine, un composé psychotrope qui, l’effet stimulant dissipé, provoquait à l’usage une cascade de réactions inverses : sommeil chaotique, hallucinations, frayeurs irraisonnées pouvant aller jusqu’à la panique. Le pharmacien de Genève l’avait sévèrement mise en garde.
Jeanne essaya de se souvenir de sa journée…
Elle avait quitté la préfecture de Bourg-en-Bresse en fin de matinée après avoir vu Mornand. Vers 14H, de retour à Nantua, elle avait fini par trouver une chambre pour le lendemain dans un hôtel en plein centre, près de la Médiathèque où elle travaillait. Ensuite…
Ensuite, elle était rentrée à la villa. Elle avait mis à chauffer la bouilloire, bu son thé dans la cuisine avant de s’allonger sur l’un des canapés du salon. Le sommeil avait dû la gagner, et maintenant, quelque chose venait la secouer sans qu’elle sache quoi précisément. Peut-être ce rêve bizarre que son subconscient avait fabriqué pour lui rappeler à quel point le sommeil était dangereux. Elle allait se réveiller, et en ouvrant les yeux voilà ce qu’elle verrait : le salon inondé de lumière, des flots de lumière, celle du jour, celle du soleil, qui l’après-midi ravivait la patine des meubles d’époque, lustrait le noyer du grand secrétaire, éclairait les motifs chatoyants des tapis persans qu’elle avait redisposés en un harmonieux désordre. L’écran plasma couvrirait le même pan de mur, avec peut-être les dernières images d’un film ou d’une émission qu’elle avait commencé à regarder avant de couper le son. Le télescope serait braqué sur le lac, la surface miroiterait sous un ciel parsemé de rares nuages, et les voiles des petits dériveurs danseraient comme de frêles papillons blancs.
Elle se lèverait, monterait au premier …
Oui, Jeanne allait ouvrir les yeux et…
Elle réalisa brusquement qu’ils étaient ouverts !
La nuit l’entourait. Où était-elle ? Que lui arrivait-il ?
La premier chose qu’elle vit fut les voilages qui masquaient la baie vitrée : ils ondulaient tels des spectres.
Jeanne maintenant ne se souvenait de rien, ni de sa journée ni même de l’heure. Un poids énorme pesait sur sa poitrine. Elle luttait pour se redresser, quand elle crut voir les ténèbres s’écarter comme un rideau de brume qu’un coup de vent dissipe.
Il y avait quelqu’un dans la pièce !
Une silhouette sans visage glissait dans le silence, semblant à peine frôler le sol
Il était venu !
Hébétée, Jeanne se leva et perdit l’équilibre. La silhouette s’immobilisa… puis continua à monter les marches.
Jeanne la vit disparaître.
NON !
PAS MARINA ! PAS MA FILLE !
JE N’AI PLUS QU’ELLE !
Jeanne, rassemblant ce qui lui restait de conscience, de force lucide, réussit à se relever. Elle tituba vers l’escalier, les mains désespérément tendues vers la rampe.
Une voix murmura quelques mots à son oreille. Une voix qui la glaça d’effroi.
- N’y vas pas !
Cette voix, c’était celle de…
©John La Galite - Editions Plon - parution début 2009


23 mars, 2008 à 4:01
Fantastique ! J’ai vu la “bande annonce ‘ sur votre site> Elle m’a vraiment impressionne. je ne comprends pas pourquoi la presse ne veut pas parler de vous> je viens de commencer Dieu le Veut. C’est le meilleur bouquin dans son genre aue j’ai lu jusqu’a aujourd’hui.
bravo.